Curiosités










« Artaud mauvais sujet » un article de Gérard Mordillat. 

Avec le 20ème siècle, deux grands navires s’éloignent : le navire Joyce et le navire Proust…Ulysse rentre à la maison, le temps est retrouvé, l’aventure romanesque s’acheve. Leurs livres sont devenus lisibles, le roman n’antice plus le monde, il le suit ; on pourrait presque dire qu’il lui court après… Plus question d’explorer les océans de l’écriture, de s’y perdre en tempête. Plus question de goûtter le sel et le poisson cru. Plus question d’être dans l’obscurité de soi, dans le doute, dans l’erreur. Désormais, ramené aux dimensions du salon petit-bourgeois où Pénélope tricote au coin du feu, le roman est ramené à son sujet. Et le sujet est devenu maître, réclame d’être couronné de certitudes. Il faut savoir de quoi ça parle. Savoir l’écrire avant même de savoir l’écrire. L’ennemi, c’est l’ombre, la crasse, le noir du texte. Sa poésie…

Face au ciel vide, à la page blanche, si nous ne voulons pas rester orphelins nous devons nous tourner vers deux montagnes que les brumes dissimulent encore. Deux montagnes magiques, deux montagnes analogues : la montagne Ezra Pound, le mont Antonin Artaud. Deux œuvres qui pèsent sur notre présent d’un poids insoupçonnée. Avec Jérôme Prieur, en réalisant La Véritable Histoire d’Artaud le Mômo, nous nous sommes lancé à l’assaut du mont Artaud, laissant la montagne Pound pour plus tard.

Lorsque l’on fait lire à un enfant ou lorsqu’on lui lit un passage comme celui-ci :

Gaz/bibi / ta cheri / ta bimbo / goz binimbo / o nimba / bido / ya fresta / patera ya fratera / o freta / poto
Quelle est sa réaction ? Il rit bien sûr ! Lorqu’on fait lire ou qu’on lit le même passage à un universitaire ou à un critique littéraire, il ne rit pas, il le commente. Je ne nie pas l’importance du travail universitaire, sa nécessité, la qualité de ses réfléxions, je veux simplement souligner que, dans le cas d’Artaud, ce travail se substitue souvent à l’œuvre elle-même, la masque, l’étouffe comme si Artaud n’était accessible qu’à travers une lecture balisée, parée de « garde-fous » et d’explications savantes. C’est sûr : Artaud n’est pas et n’a pas à être rassurant, Artaud n’est pas et n’a pas à être confortable, Artaud n’est pas et n’a pas à être convenable ni acceptable, ni mesuré, ni poli. En revanche, il peut faire rire, il doit faire rire, il doit faire rire sans que rien ne retienne son lecteur d’une réaction immédiate, spontanée, directe.
Artaud est un détonateur.
Il n’est pas un sujet de l’empire des Lettres ou alors c’es un mauvais sujet. Il n’est pas non plus un patient de la Médecine-qui-sait-Tout, c’est un impatient dont la souffrance galope plus vite que la science. Ce n’est pas un rogué assujetti à sa drogue, c’est une conscience stupéfiante pour qui les stupéfiants pallient le manque d’être. Mais tant qu’il est réputé fou, tant qu’il est montré dépendant des drogues, tant qu’un bataillon de commentateurs assure le service d’ordre de sa pensée, la sociéé peut se bercer d’illusion de le maîtriser, de le comprendre, de l’analyser.
Artaud s’est arraché au sujet. Selon la formule d’Henri Thomas, « il est passé au langage », laissant la littérature et ses pompes au magasin des accessoires. De quoi sont faits les livres d’Artaud ? De poèmes, de lettres, de fragments, de glossolalies, de proses, de citations, de phrases dérobées à la conscience…Quel est le « sujet » de Ci-gît, quel est celui de Suppôts et supplications, celui d’Artaud le Mômo ? Impossible de le dire. Impossible même de dire de quoi ça parle. Mais ça parle et ça nous parle avec une intensité inconnue jusqu’alors de cet éclatement, de cette discontinuité contemporaine. Il est frappant de constater à quel point. Ses mots, ses phrase semblent vouloir à tout instant s’échapper de la page où ils sont tracés, en découdre avec leurs voisins, fuser au visage du lecteur. Cette discontinuité visuelle – cette rupture immédiate avec la justification topographique – est à l’image du monde au 21ème siècle. Et c’est pour cela qu’Artaud marche encore un pas en avance sur notre temps…
Discontinuié visuelle, discontinuité sonore, grand fracas du monde, fragmentation des images, polyphonie rebelle, terroriste. L’œuvre d’Artaud se lit à feu et sang parce que le monde où nous vivons es à feu et à sang, d’autant plus cruel qu’il est énigmatique et que la poésie récuse ce que le roman assumait : rassurer en expliquant. Araud ne cherche jamais à comprendre un attentat à Jérusalem, une fusillade à Bogota, un massacre au Cambodge…Il est en lui-même attentat à Jérusalem, fusillade à Bogota, massacre au Cambodge.Artaud c’est la guerre à la lettre. ; pas l’ancdote guerrière, la guerre en soi, ontologiquement. Peut-être est-ce pour cela qu’elle demeure invisible : nous sommes dedans ! Dans la modernité absolue de son langage.